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jeudi, avril 3, 2025

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IL ETAIT UNE FOIS JOJO  NKASHAMA !

Le 24 novembre 2010 l’artiste musicien Jojo NKASHAMA rend l’âme. Hospitalisé aux cliniques universitaires Saint-Luc de Bruxelles depuis le 13 novembre de la même année, l’homme aux multiples talents succombe à ses blessures. Quand dans la soirée de son hospitalisation, un collègue m’apprend par téléphone, le suicide du chanteur, mon sang ne fait qu’un tour. Stupeur totale!

La nouvelle me pétrifie avant de me crucifier dix jours plus tard. Les mots ne viennent pas pour m’expliquer l’inimaginable. Comme scotché à ma chaise par ce que je viens d’entendre, je n’ose y croire. Lui dont toute l’œuvre est puisée dans le terroir du patrimoine culturel luba-kasai, ce geste n’y ressemble guère. Lui qui prêche l’amour, la tolérance et surtout la persévérance quelles que soient embûches et circonstances. Lui qui adore la vie dans sa splendeur. Pourrait-il en arriver là?

C’est pourtant ce que confirme Denise Mukendi proche amie de l’artiste, contactée au téléphone par mes soins. Ton frère est envoûté, me répond- t-elle. Il m’a menacée de mort, m’a planté le couteau dans le dos avant de s’enfermer dans la salle de bain pour se trancher la gorge. Il était ivre, poursuit Denise. Je n’ai eu d’autre choix que d’appeler la police. C’est ce que j’ai fait me raconte-t-elle. Quant au motif exact du drame, l’interlocutrice reste évasive. Ici et là des rumeurs courent bon train. Des plus folles aux plus rocambolesques.

Nous nous refusons à nous en contenter. L’éthique professionnelle oblige! Pendant ce temps, lui, agonise aux soins intensifs de la clinique. En nous y rendant, interdiction formelle nous est faite d’entrer dans sa chambre pour le voir. Ma jeune sœur n’est pas loin. Elle travaille dans le même hôpital. Elle nous rend service deux jours après, en allant au chevet de l’artiste presque mourant. Curieusement ce jour là, l’artiste recouvre l’usage de la parole. Il reconnaît ma sœur, lui parle et se souvient même du mari de celle-ci. Une telle nouvelle a le pouvoir de nous réchauffer les cœurs mais surtout de nous redonner espoir. Des chaînes des prières s’enchaînent.

Tout l’entourage parle de Jojo qui reparle. Un vrai espoir de survie renaît. On croit l’avoir arraché de la mort. Il prévient de s’occuper sérieusement du policier incitateur, une fois guéri .Des projets d’après rétablissement se font. Que n’envisage-t-on pas? On lui promet tout en même temps, l’enfer et le paradis. Pourquoi avait-il osé pareil geste continuent à se demander tous, admirateurs et proches? Question fréquemment posée pendant ces dix jours d’angoisse et de peine. Y-répondre, c’est désigner le coupable. Le mystère persiste. Pendant les deux jours d’espoir, ceux qui ont l’opportunité d’entendre l’artiste confirment qu’il en veut au policier qui l’a poussé au suicide.

Si tu es un homme, vas-y! C’est en ces termes que se serait adressé à Jojo, l’un des policiers arrivés sur le lieu pour soit disant le protéger. Dans un élan, visiblement de grande colère, mais aussi de désespoir, l’artiste serait ainsi passé à l’acte, en se tranchant la gorge. Mais pourquoi? Pourquoi?…Seul jojo pourrait répondre. Dans l’ambulance qui le conduit à l’hôpital, les policiers tentent difficilement de calmer l’hémorragie. Les jours passent. Il est toujours dans le coma. Il ne parle plus. Mais les siens y croient encore jusqu’au bout. Cliniquement l’espoir s’amenuise. Seul Dieu détient la vérité. L’attente est vaine. Ce soir du 24 novembre, l’irréparable arrive. Jojo NKASHAMA se tait pour toujours. Il ne parlera plus. Il ne chantera plus. Les yeux définitivement  fermés, la respiration artificielle interrompue, à bout de souffle il rend son souffle.

La nouvelle se répand dans la communauté congolaise de Belgique. De bouche à oreille, les téléphones sonnent de partout entre congolais, frères, amis, connaissances et sympathisants. Un comité restreint se constitue pour organiser le deuil de l’artiste. Un message de cotisation est lancé. Les donneurs ne se font pas prier. C’est à l’église Épiphanie, située à Evere, commune bruxelloise que le rendez-vous du dernier concert de Jojo est fixé. Mais il n’y chantera pas. Ce sont les autres qui chanteront pour lui en sanglots. Car pleurer un mort c’est se pleurer aussi chantait-il si souvent. En ciluba, l’expression a d’autres saveurs plus croustillantes. Lui seul savait les ressortir. Il n’est plus là pour pleurer en chantant comme il savait le faire. Mais qui d’autre pourrait pleurer le pleureur ?

En cette matinée du 03 décembre 2010, l’église est pleine. Amis, mélomanes, sympathisants et anonymes suivent, larme à l’œil, le serment des deux prêtres de Kananga. Devant l’autel, le cercueil de l’artiste à côté duquel une guitare orne le triste décor. Ses amis Journalistes sont présents pour un dernier reportage de et sur l’artiste. Caméra à l’épaule je prends témoignage du dernier spectacle de la star. Celui-ci (spectacle) est d’autant pathétique que je ne peux retenir des larmes. Roger Diku, journaliste, immortalise l’événement en prenant des photos non sans essuyer des larmes entre différentes prises. Le concert des pleurs s’étouffe dans la foule éplorée. L’officiant du jour rappelle les qualités, les talents mais surtout la passion de l’artiste pour la musique.

Le rescapé de la mort des troubles des étudiants du campus de Lubumbashi vient de rencontrer la mort à Bruxelles dans des circonstances difficiles à comprendre. Avant la fin du culte funéraire Jo MUTANGA président d’ARKOC(Association des ressortissants du Kasai occidental) dans une intervention sobre prend la parole pour retracer le parcours scolaire et artistique de Jojo NKashama. Né à Kananga le 14 Avril 1965 Georges NKASHAMA Tujibikila wa Mpinda alias Jojo a étudié à Kamilabi chez les prêtres catholiques où il a commencé la musique à l’âge de 6 ans.

Ses études universitaires au campus de Lubumbashi à la faculté de droit tournent court suite aux troubles de 1990.Il sied de souligner que son passage à Kamilabi a beaucoup contribué à son talent musical. Au moment où nous nous apprêtons aujourd’hui à l’accompagner à sa dernière demeure, rassure le président d’ARKOC, un contrat a été signé pour sa participation l’été prochain au festival de la communauté française de Belgique.

La lecture d’un courrier émanant de son frère aîné installé en Afrique du Sud met fin aux spéculations et rumeurs fantaisistes sur la vie du défunt. L’accent y est mis autant sur son amour pour l’art d’Orphée que pour son mariage en gestation. Ballotté au gré des circonstances défavorables du régime en place, Jojo parvient à quitter le pays cher à Mobutu. Sa rencontre avec Tshala Muana la reine de mutuashi en est déterminante. Il écrit des chansons et les confie à celle-ci qui les publie. Malu, Ngoma yanyi, Nyoka wa bulanda, dinanga, Mwamba et bien d’autres sont des tubes à succès qui consacrent la notoriété de l’artiste dans l’ombre de la virtuose. C’est en Belgique que le grand public découvre l’auteur compositeur, guitariste, claviériste, chanteur et danseur Jojo NKASHAMA. Quel phénoménal artiste sur scène! Qui chante et danse tout en égayant son public en plus, par un humour décapant.

Les trémoussements de ses hanches en ressorts, les balancements acrobatiques de ses jambes, la cadence de ses mouvements sur scène, le rythme et la thématique de ses chansons en font le meilleur de sa génération. Il n’est plus. Quatre hommes soulèvent son cercueil. Sous le concert des cris des mamans pleureuses de Kananga, ils l’évacuent de l’autel pour le corbillard en direction du cimetière d’Evere. Ceux qui n’y croyaient pas encore, commencent à croire. Le prêtre bénit encore le défunt pour la dernière fois avant de le porter en terre. Le clairon retentit et accompagne l’artiste sous terre. Pleurs, douleur, chagrin ne changent rien à la triste réalité.

Notre artiste adulé ne chantera plus.

Il s’est définitivement tu.

Lui qui parlait en chantant,

Qui chantait en parlant.

Le poète s’est tu.

Il avait le verbe haut,

Le goût du beau

La verve d’artiste,

La rigueur de styliste

Tout le talent de muse

Pour taquiner la muse

Et réussir en beauté.

Mon chanteur ne chantera plus.

Il s’est définitivement tu

Il chantait mélodieusement bien,

Dansait admirablement bien

Jouait merveilleusement bien:

Guitare, synthétiseur, tam-tam,

Batterie et, en un mot, tous les instruments de musique. Véritable don du Ciel !

Dans son ciluba raffiné, Ndemba, Dimbelenge, autres lieux de chez nous ou d’ailleurs pouvaient ressembler au paradis tellement il y mettait de la poésie quand il en vantait la beauté. Le poète s’est tu! Il ne chantera plus! Qui d’autre portera aux nues les Bena Kalambayi avec autant de zèle que lui. Le poète s’est tu. Il ne vantera plus dibindi, bakwanga, Bakwa Mulumba et Bakua Luntu qu’il chérissait tant. Le poète s’est tu. Il s’est allongé pour toujours. Il s’en est allé chanter ailleurs. Sûrement au festival des anges. Il nous attriste, lui qui consolait les affligés, les malades, les déprimés et les opprimés. La diaspora congolaise de Belgique pleure encore son chantre de la culture luba. Le poète s’est tu !

De Tshala Muana à Lelimba ses compagnons de scène, la perte est immense. Adieu Maestro !


Zadain KASONGO 

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