Le 20 mai 1983 sur le coup de 20h30 l’office zaïrois de Radiodiffusions et de Télévision en sigle OZRT annonce le spectacle théâtral « MOINS HOMME » ou la guerre de six jours par le théâtre africain des Muses.
Le présentateur n’est autre que feu Mutombo Buitshi le géant à la voix gutturale. L’instant est inédit. Une troupe venue de l’intérieur comme on disait, est décidée de marcher sur Kinshasa en y apportant un autre style de jeu de scène.
La lumière s’éteint. Une pénombre annonce le début du spectacle sous un faible son de musique instrumentale en sourdine.Dans le fond, une femme noire apparaît en robe de chambre.
Visiblement sortie du sommeil elle vient ouvrir la porte à son mari blanc ingénieur revenant de la mine de Kamoto où il travaille. Elle se prénomme Claudine et lui, Georges. Les deux forment le couple Suarez, dit mixte .Serge, 10 ans est le fruit de leur union, de cet amour. Alain Suarez frère de Georges arrive fraîchement de Paris le jour même à Kolwezi. Et la deuxième guerre du Shaba dite de six jours éclate.
Toute une famille enfermée au salon pendant les six douloureux jours où à l’extérieur des crépitements de balles ne présagent aucun espoir de survie. La guerre est atroce. Des morts ne se comptent pas.
Angoisse, anxiété, haine, amour, racisme et amour du prochain sont des sentiments dégagés par les personnages de cette œuvre à succès sous la plume de Cheik FITA dramaturge congolais. Des moments de rire ne sont pas absents.Ils sont souvent produits par le jeu du domestique Ilunga, dernier personnage de la pièce.
Le rôle de l’unique femme du spectacle est magistralement incarné par mademoiselle Jeanine Yeba Mukadi. C’est d’elle qu’il s’agit ce soir. Quel talent! Quelle beauté ! Physique, artistique et intellectuelle ! S’il est une femme qui m’a marqué de toute ma carrière d’artiste de théâtre c’est elle.
On la remarque éblouissante tant dans ses répliques que dans ses mouvements d’occupation de scène. D’une voix limpide qui vacille au ton du spectacle et allant crescendo selon les scènes, Jeanine subjugue.De sa voix, elle sait en faire bon usage. Car capable de crier, de hausser et baisser le ton ou de pleurer avec zèle jusqu’à toucher les cœurs des spectateurs.
Ce soir en direct du studio maman Angebi, toute la République du Zaïre suit notre spectacle. Autant que sa beauté physique, son talent artistique s’impose sur la scène. Jeanine Yeba Mukadi n’a que 24 ans en cette soirée marquant la commémoration de la fête anniversaire du MPR, Mouvement Populaire de la Révolution de triste mémoire.
Vous l’avez compris, les différents chefs d’état et leurs délégations invités à ces festivités suivent la reine des Muses sur scène. Heureuse coïncidence! La troupe ne fait pas partie des invités. Mais par le talent de ses artistes elle impose respect et admiration.
Surtout, elle séduit le tout nouveau maréchal qui ne manque pas de faire téléphoner et d’en toucher un mot à son commissaire d’état à la culture. Dans la salle le public très attentif est conquis sans effort.
Sur scène, heureux nous nous admirons les uns les autres. Quant à elle, elle brille par la maîtrise du texte. Quelles que soient les improvisations du domestique, rôle que j’interprétais, Jeanine savait nous ramener au respect du texte.
C’est ainsi qu’aujourd’hui tous ces souvenirs indélébiles me reviennent comme si c’était hier. Hélas! Il y a 27 ans. Oui il y a 27 ans quand à la fin du spectacle de ce soir là le public du studio maman Angebi en délire se lève pour ovationner les artistes du Shaba.
Succès accompli, marcher sur Kinshasa n’est plus un slogan mais une réalité. Des portes s’ouvrent. L’animateur Lukunku Sampu n’est pas en reste. Il se charge de la promotion du spectacle.
Jeanine Yeba! Femme de scène, cet hommage lui est dû. Mais plus loin que ma mémoire parcourt notre passé commun, je nous vois à Likasi chez un autre artiste, où nous nous rencontrons pour la première fois vers les années 80.
Il est question de décider de créer un nouveau concept théâtral, celui de réunir les meilleurs talents du Shaba et travailler ensemble. Chose faite, deux artistes de Kolwezi Jeanine Yeba et Cheik FITA, Hilaire KATENDE Katsh’Mbika et KAYEMBE Mbuta de Likasi et Zadain KASONGO de Lubumbashi.
L’ossature est montée et le Théâtre africain des Muses est né. De Kolwezi à Likasi en passant par Lubumbashi, nous sillonnons tout le Shaba, aujourd’hui redevenu KATANGA jusqu’à Kinshasa où tout le pays, par le truchement de la télévision nous découvre. A l’époque avoir une actrice capable de supporter le rythme de 3 spectacles par jour pendant des années relevait de l’exploit.
Jeanine l’a fait sans désemparer, pas seulement avec talent mais aussi avec passion et sérieux. Quelle maîtrise!
En 1989 nos chemins se séparent après une tentative de remonter sur les planches avec une autre pièce. Une bourse d’études me conduit à l’étranger.
Quoique devenue madame KALUMBA du fait de son mariage avec monsieur Kalumba Didier, Jeanine n’a jamais abandonné le théâtre. Diplômée de hautes études en arts de scène, mère de famille, elle était cadre au ministère de la culture et des arts du Congo.
C’est avec armes à la main qu’elle a rendu l’âme à la polyclinique BONDEKO de Kinshasa sous les yeux de quelques acteurs. La méningite a eu raison d’elle. Pourtant je rêvais encore de la retrouver l’année prochaine autour d’un projet des retrouvailles artistiques avec Katende et Cheik Fita. Kayembe étant décédé depuis plus de 10 ans. La famille vient de perdre une de ses brillantes étoiles. Mais moi, je perds ma meilleure complice de scène. L’univers théâtral n’en produit des pareilles qu’une fois tous les siècles. Puisse le Tout-puissant l’accueillir dans son royaume mais surtout susciter d’autres talents. Merci Jeanine !
ZADAIN KASONGO